Dans l'idée d'élargir sa sphère d'influence, le Kremlin a essayé de mettre sur pied un accord de coopération avec l'Ukraine. Pour cela, Moscou proposait une levée des barrières douanières entre l’Ukraine et la Russie, une baisse du prix du gaz et un prêt pour éponger une partie de ses dettes. Ianoukovytch, le président pro-russe, s'est empêché de valider ce projet et a en contre-partie suspendu un accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne. Le problème, c'est que la majorité de la population ukrainienne n'est pas intéressée par ce projet. Les Ukrainiens préfèrent logiquement se tourner vers l'Ouest que vers l'Est. Tous leurs voisins qui ont intégrés l'Union Européenne en sont globalement satisfaits. L'Union européenne parait être un partenaire plus fiable, aussi riche et plus démocratique. D'autre part, les États-unis d'Amérique aimeraient bien que l'Ukraine rentre dans leur sphère d'influence, pour mettre des missiles de l'OTAN aux portes de la Russie.



Tout ceci a conduit à des manifestations à Kiev. Probablement dépassé les événements (et peut-être sans concertation avec le Kremlin, occupé par les Jeux olymiques), Ianoukovytch a fait tirer sur son peuple. Ce fut la goutte de sang qui a fait déborder le vase et des révolutionnaires ont renversé le président. Avec la destitution de Ianoukovytch, c'est tout le projet de Poutine qui prend l'eau. Mais ce n'est qu'un premier round.



La voie politique n'ayant pas marché, Poutine décide de sauver ce qu'il peut : la Crimée. Peuplée de russophones et de russophiles (en grande partie depuis la déportations des Tatars de Crimée et les mouvements de population en URSS), région touristique très prisée par les Russes, cette péninsule abrite aussi une base navale majeure de la Fédération de Russie. Vite fait et bien fait, les Russes lancent l'annexion de la Crimée. Première étape : débarquement d'hommes armés sans insigne nationale, neutralisation des communications et encerclements des unités militaires ukrainiennes, prise de position des zones stratégiques, corruption d'officiers ukrainiens. En parallèle, une distribution de passeports russes, une promesse de revalorisation des retraites et une opération de novlangue, transformant les révolutionnaires en « extrémistes » ou « fascistes », l'armée russe en « force d'auto-défense de Crimée » et ainsi de suite. Deuxième étape : tenir un référundum capital sur l'indépendance de la péninsule très rapidement (une dizaine de jours), dans un délai insuffisant pour faire une campagne ou vérifier les listes électorales, dans un pays instable (guerre civile, révolution), dans une région occupée militairement et sans observateurs étrangers. Tout ceci en comptant sur la mollesse d'Obama et d'Hollande, la peur de la guerre de Brown et la dépendance énergétique de l'Allemagne.



Sur le plan stratégique, cette opération russe est remarquable : c'est un grand coup de stratégie militaire moderne (une annexion sans tirer un coup de feu !) et Poutine est époustouflant d'audace. Cependant, au niveau du droit international, la Crimée appartient à l'Ukraine depuis 1954 et ses frontières sont reconnues par toute la communauté internationale. Nous ne sommes pas dans le cas de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud : la Crimée n'était pas indépendante de fait. Son annexion ou son occupation sont une violation flagrante du droit international. Je ne suis pas certain que Poutine ait mesuré l'impact médiatique de son opération. La Russie avait déjà une image arriérée à cause de ses récentes lois anti-homosexualité. Tous ces événements façon « chars soviétiques roulant sur Prague en 1968 » nuisent très nettement à la belle image d'une Russie moderne qu'avait voulu montrer (à grand renforts de milliards) le gouvernement russe lors des Jeux olympiques de Sotchi.